GESTION DES INTRANTS : la plante pilote la machine

GESTION DES INTRANTS : la plante pilote la machine

Depuis des millénaires, l'homme s'attache à prendre de la hauteur pour mieux observer son environnement. Les collines, clochers et beffrois ont notamment compté parmi les sites disputés pour mieux guetter les intentions d'un voisin redouté. L'aviation a ensuite pris le relais avant d'être détrônée par l'espace. Les agriculteurs rencontrés dans ce dossier prennent eux aussi du recul sur leurs cultures. Ils ne se contentent plus de peser quelques mètres carrés de plantules de colza. L'analyse localisée des jus de bas de tige de leurs blés les renseigne difficilement sur l'hétérogénéité de leurs parcelles. L'observation des cultures depuis le sol, si elle reste indispensable au quotidien, cède de plus en plus de place aux capteurs embarqués. Qu'ils soient fixés sur un tracteur, un drone, un avion ou un satellite, ces bijoux technologiques deviennent de précieux outils de modulation des intrants.

SCEA Leriche (Fieulaine - Aisne) : « Je scinde mes champs en microparcelles »

  Les disparités de levée, de maturité et de rendement sont monnaie courante sur les sols hétérogènes de Fieulaine (Aisne). Bruno Leriche, céréalier et passionné d'agriculture de précision, a donc choisi la télédétection pour tenter d'optimiser le potentiel de ses terres - colzas et céréales. Les passages répétés de drones et d'avions au-dessus de ses parcelles lui permettent désormais d'homogénéiser ses résultats dès l'implantation des cultures.   L'agriculture de précision n'a pas beaucoup de secrets pour Bruno Leriche. Cet exploitant, à la tête d'une ferme de grande culture à Fieulaine (Aisne), réalise des cartes de rendement depuis 1998 et dispose d'un parc de matériel entièrement autoguidé par GPS. Ces différentes techniques lui ont notamment permis d'apprécier le potentiel de ses sols, d'optimiser l'utilisation de ses outils et d'améliorer le confort de conduite des chauffeurs. « Les prises de vues aériennes n'aident pas aujourd'hui à obtenir des résultats homogènes dans des parcelles composées de terres très différentes », explique l'agriculteur. Les 670 ha de blé, de colza, d'orge et de betteraves sont en effet implantés dans des champs vallonnés où les limons côtoient de lourdes argiles et des zones crayeuses. « Les différences de maturité et de rendement étaient auparavant impressionnantes lors de la moisson. Nous devions parfois découper la parcelle pour ne récolter que les parties les plus mûres », illustre Bruno Leriche. L'exploitant a d'abord réalisé quelques tests avec le service d'imagerie spatiale Farmstar. « L'absence d'un système de modulation de dose automatique sur le pulvérisateur et l'épandeur d'engrais compliquait la tâche du chauffeur », accorde l'agriculteur. L'arrivée récente d'un distributeur d'engrais Amazone ZA-TS et d'un automoteur Matrot Xénon Pro a permis de changer la donne. Bruno Leriche s'est donc rapproché de la société Drone Agricole, spécialisée dans la télédétection par drone ou avion. Il sélectionne ainsi, depuis le portail Internet dédié, les champs de blé, d'orge et de colza à survoler afin d'obtenir le volume de biomasse présent sur place. « Un passage est effectué au-dessus des colzas courant février. Trois à cinq jours plus tard, les conseillers agronomiques de l'entreprise m'informent de la dose totale d'azote à apporter en chaque point de la parcelle. » La préconisation, facturée 15 €/ha, tient compte des reliquats azotés, de la gestion des résidus et de la fréquence d'apport de matière organique renseignés par l'exploitant. « J'ai néanmoins la possibilité de modifier les cartes avant de lancer l'épandage », apprécie l'utilisateur. Ce dernier transfère alors le fichier de données dans le terminal de son outil de fertilisation.  

Les parcelles découpées en 6 zones

  « Le principe est le même pour le blé. Les champs sont survolés au stade deuxième noeud puis, si besoin, avant, à la montaison. La modulation de la dose d'azote au deuxième apport me permet ainsi d'homogénéiser le potentiel d'une parcelle, en aidant les zones les plus faibles, tout en limitant le risque de verse sur les meilleures terres. Le troisième apport favorise, quant à lui, les zones plus productives pour optimiser le taux de protéine. » Bruno Leriche fait également appel à Drone Agricole pour moduler ses doses de semis de céréales. La société propose en effet, au printemps, de survoler des parcelles nues pour distinguer les différentes veines de sol. L'agriculteur profite de ses semis de betteraves pour analyser ses champs. Il obtient ainsi une carte identifiant jusqu'à six couleurs différentes de terre. « J'applique ensuite pour chacune d'entre elles une densité de semis spécifique. Cette technique me permet de surdoser légèrement les zones crayeuses et, au contraire, de diminuer la densité de semis dans les limons. Elle favorise l'homogénéisation des parcelles dès l'implantation d'une culture. » L'exploitant importe directement les cartes de modulation dans le terminal de son système de guidage pilotant, par Isobus, les doseurs du combiné de semis Lemken Solitair 9. « Il serait intéressant à l'avenir d'utiliser le capteur pour repérer, dans les champs de céréales, les zones peuplées de ray-grass et de vulpin pour les traiter localement », imagine Bruno Leriche. L'idée semble loin d'être tombée dans l'oreille d'un sourd.    

Hervé Boucton (Montaut - Haute-Garonne) : « L'apport d'engrais est modulé en temps réel »

  Depuis une campagne, Hervé Boucton, agriculteur au sud de Toulouse, utilise le capteur Crop Sensor de Claas pour mesurer l'état de la végétation lors de l'épandage d'engrais. Il adapte ainsi en temps réel les apports aux besoins des cultures et raisonne la fertilisation au plus juste pour atteindre ses objectifs de rendement et de qualité.   «Après avoir optimisé mes traitements phytosanitaires et mon irrigation, il me restait à mieux raisonner la fertilisation », déclare Hervé Boucton, agriculteur depuis près de 30 ans à Montaut, dans le département de la Haute-Garonne. Son exploitation est implantée dans la vallée de la Lèze, située entre le Lauragais et la plaine de la Garonne. Dans cette région, les sols sont très hétérogènes, de nature argilocalcaire en coteau, limonoargileux avec une couche de ciment ferromanganique baptisé « grep » ou encore de type alluvion. Le développement des cultures varie nettement entre les parcelles et au sein même de celles-ci. Pour lisser ces différences et doser au plus juste les apports d'engrais afin d'homogénéiser la qualité de la récolte, Hervé Boucton expérimente depuis trois campagnes une solution pour moduler les doses lors de l'épandage. Sa volonté est de trouver un système mesurant l'état de la culture afin d'adapter la quantité d'azote appliquée en temps réel. Un autre impératif est de pouvoir facilement mettre en place et retirer les capteurs du tracteur. Après une campagne d'essai avec le GreenSeeker de Trimble, l'agriculteur teste actuellement le Crop Sensor de Claas qui semble répondre à l'ensemble de ses critères.  

Un capteur vite opérationnel

  Le capteur mesurant l'état de la végétation, commercialisé par le constructeur allemand, s'accroche sur le relevage avant du tracteur effectuant l'épandage. L'exploitant le fixe, lui, sur le bloc de masse frontal afin d'équilibrer l'ensemble pour évoluer en sécurité sur ses terres vallonnées. Il apprécie par ailleurs la simplicité de mise en oeuvre du Crop Sensor. « Sa compatibilité à la norme Isobus simplifie les branchements. Seule une prise compatible suffit à l'alimentation électrique et au fonctionnement », explique l'agriculteur. En cabine, les réglages et le contrôle du capteur s'effectuent avec un terminal Isobus ou, comme chez Hervé Boucton, depuis le moniteur Cebis Mobile. L'agriculteur souhaite disposer d'un boîtier électronique dédié au Crop Sensor. Il dispose d'un épandeur centrifuge Vicon ROEDW Rotaflow d'une capacité de 3 900 L dont la largeur de travail atteint 30 m. Cette machine est équipée de la coupure de sections automatique Geospread et de la pesée. Elle est pilotée par Isobus via le terminal Isomatch Tellus du constructeur. Au travail, le Cebis Mobile indique en permanence au moniteur Vicon la valeur à épandre calculée en temps réel à partir des relevés du capteur. Les deux modules de mesure du Crop Sensor sont montés sur des bras à dépliage et repliage électrique. Ces éléments permettent de définir l'indice de biomasse et l'indice d'azote (NDVI) de la culture, la première information correspondant à l'évaluation de la densité de la végétation.

La densité et l'indice azoté mesurés

  Hervé Boucton mesure la biomasse pour ses interventions sur colza ainsi qu'avec les blés durs, de force (haute teneur en protéines) et tendres lorsque le stade de développement est à fin de tallage et épi 1 cm. Une fois ce stade passé, il bascule en mesure de l'indice azoté. Celuici quantifie alors la couleur verte de la culture pour en estimer les besoins. L'exploitant souligne la polyvalence du dispositif Claas, car il peut intervenir de jour comme de nuit, même en présence de rosée, grâce aux quatre LED qui éclairent en permanence la culture. Après une campagne d'utilisation, Hervé Boucton estime ne pas avoir assez de recul pour évaluer tous les bénéfices de son système. Cette année, il espère diminuer de 15 à 20 unités d'azote par hectare ses doses épandues.  

SCEA Moreau (Villers-le-Sec - Aisne) : « Mon assurance efficacité »

  Les satellites d'Airbus Defence & Space veillent depuis près de dix ans sur les parcelles de blé et de colza de Bruno Moreau. L'agriculteur axonais, installé à Villers-le-Sec, s'appuie sur les images spatiales du service Farmstar Expert pour moduler chaque année ses apports d'azote. Cette solution lui permet d'optimiser les rendements de ses cultures tout en garantissant l'efficacité de ses épandages d'engrais.   Bruno Moreau n'utilise pas uniquement les satellites pour autoguider ses tracteurs. L'agriculteur, installé à Villers-le-Sec (Aisne), profite de ces atypiques engins pour mesurer la réflectance de ses blés et colzas. Cependant, le céréalier n'est pas encore équipé de sa propre flotte spatiale. Il délègue en effet, depuis près de dix campagnes, la mesure du taux de chlorophylle de ses plantes à la solution Farmstar Expert. Ce service, proposé par sa coopérative Cerena, lui permet d'obtenir facilement la dose prévisionnelle d'azote à épandre sur ses cultures. « Cela m'évite notamment la réalisation de reliquats azotés et m'assure le respect de la réglementation en vigueur », avance l'exploitant. L'outil ne s'appuie pas uniquement sur les photographies des satellites. « Je dois d'abord lui indiquer mon objectif de rendement, la variété implantée, la date de semis et la densité de grains par mètre carré. Le logiciel comptabilise également les effets de la minéralisation de l'azote contenu dans les précédents et les amendements organiques. » Le survol des parcelles avant puis après l'hiver permet au dispositif d'estimer le nombre total d'unités à épandre sur les cultures. « Il m'a par exemple recommandé de fournir uniquement 70 U d'azote par hectare de colza sortie hiver. Cela paraît un peu faible mais s'avère pleinement justifié, vu les rendements obtenus les années précédentes. » Les blés sont quant à eux survolés une troisième fois, début mai, soit quelques jours avant leur épiaison. Cette technique permet de réévaluer en cours d'année les besoins de la plante pour tenter d'obtenir, au final, le meilleur taux de protéines. « Les préconisations pour le troisième apport arrivaient parfois tardivement, au lancement de Farmstar, et compliquaient l'application des 30 à 70 dernières unités, explique Bruno Moreau. D'autant que l'utilisation exclusive de solutions liquides risque de brûler l'épi. » L'élargissement de la flotte de satellites, d'avions et de drones multiplie les possibilités de survols pour fournir désormais, selon l'agriculteur, les cartes de modulation en temps voulu.  

La modulation gérée manuellement

  L'exploitant continue de contrôler les variations de doses de ses derniers apports depuis le terminal de son pulvérisateur Evrard Meteor. « Farmstar Expert me fournit une carte avec deux grandes zones modélisant les besoins de l'îlot. J'ajuste ensuite, manuellement, le volume de solution à apporter. L'appareil est déjà équipé de la coupure de tronçons par GPS mais pas encore de la modulation de dose. Une clé d'activation me permettra d'y accéder à l'avenir. J'aurai ainsi la possibilité d'importer une carte de préconisation avec davantage de zones pour adapter plus précisément encore les apports d'azote. » Cet outil d'aide à la décision, facturé environ 10 € par hectare par le groupe coopératif, n'est pas forcément un gage d'économie d'intrants selon l'utilisateur. « Je ne réduis pas vraiment mon volume de fertilisant, mais je suis assuré que chaque unité apportée profitera aux plantes. Le service Farmstar Expert offre également la possibilité de conserver une certaine autonomie de travail en comparaison des différentes prestations proposées par des entrepreneurs équipés de capteurs de colorimétrie embarqués. D'autant que la fertilisation du dernier apport de blé, au stade gonflement, ne laisse que peu de marge de manoeuvre », explique Bruno Moreau. L'offre Farmstar Expert comprend également un module dédié à la protection des plantes. L'outil s'appuie notamment sur les données météorologiques et sur la date de semis des blés pour alerter ses abonnés du risque de piétin verse. Il fournit également, fin mai, la date d'application d'un éventuel fongicide contre la fusariose. L'attrait des exploitants pour l'agriculture de précision et la démocratisation de ses solutions promettent néanmoins de nouvelles évolutions pour l'avenir. « Je suis persuadé que les producteurs auront accès, dans un futur proche, à leur propre drone et au logiciel de traitement des données lié, imagine Bruno Moreau. La détection des mauvaises herbes depuis le ciel serait désormais un nouvel axe à étudier. La différenciation d'un gaillet gratteron du blé me permettrait par exemple d'opter pour le programme de désherbage le plus approprié. Cette technique remplacerait, à terme, les traitements systématiques d'une parcelle par des applications très localisées. »    

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