L'EAU À LA SOURCE DU REVENU

L'EAU À LA SOURCE DU REVENU

L'eau est disponible en quantité abondante en France. Mais comme dans beaucoup d'autres pays, cette ressource est particulièrement précieuse. Dans certaines régions, son utilisation est mesurée et anime une compétition entre l'agriculture, les industries, les particuliers... Cela explique pourquoi son usage pour l'irrigation est sérieusement contrôlé. Les agriculteurs rencontrés dans ce dossier en sont parfaitement conscients. Ils ont accès à des techniques destinées à limiter leur consommation en eau, pas leur revenu.

Cuma des Larrons (Matigny, Somme) : « La rampe associe les avantages du canon et du pivot »

  L'utilisation d'enrouleurs remonte à près de 25 ans chez Pierre Lefèvre, agriculteur à Athies (Somme). Cet adhérent et salarié de la Cuma des Larrons est passé à la rampe montée sur enrouleur pour, dans un premier temps, sécuriser la récolte des pommes de terre. Ce producteur d'oignons, d'épinards et de haricots défend ce montage qui, selon lui, combine les avantages du canon et du pivot, à savoir la facilité de mise en oeuvre et la qualité de répartition.   «Une rampe montée sur un enrouleur augmente son débit de près de 20 % par rapport à un canon », estime Pierre Lefèvre, agriculteur à Athies (Somme). Cet adhérent et salarié de la Cuma des Larrons partage avec trois autres exploitations trois rampes, de 72 m de large, montées chacune sur l'un des 13 enrouleurs de la coopérative. Lorsqu'il fait la comparaison entre un canon et une rampe, ce jeune exploitant donne un avis pertinent : « Le canon, plus agressif, atteint difficilement 55 voire 60 m3 d'eau par heure avec une buse de calibre 26 voire 28 mm. Il a alors tendance à tasser les buttes de pommes de terre et à plaquer la végétation. La rampe, apportant l'eau sous la forme d'une pluie douce, affiche un débit jusqu'à 75 m3 par heure avec les plus grosses buses. Même avec cette quantité, elle respecte le sol et la culture. » L'investissement n'est certes pas négligeable puisque les deux dernières rampes Briggs achetées par la Cuma en 2013 auprès des Établissements Jean Chesneau ont coûté chacune environ 23 000 €. Mais elles surclassent les canons en termes de qualité de répartition. L'aspersion s'avère en effet moins sensible au vent et autorise des passages plus fréquents à plus petite dose qu'un canon. « La pomme de terre développe des points blancs, des lenticelles, notamment en fin de cycle, en cas d'excès d'eau, ce qui altère son esthétique. L'apport en végétation atteint de 15 à 20 mm, contre 8 à 15 mm juste avant l'arrachage. Pour les légumes et les oignons, nous apportons 10 mm pour les faire lever puis entre 20 et 25 mm en cours de végétation. Les épinards et les haricots nécessitent souvent trois à quatre tours d'eau, contre sept à huit passages pour les oignons, au cycle végétatif plus long », explique Pierre Lefèvre qui, au sein de sa propre ferme, utilisait déjà une rampe depuis 2002 pour faire lever les légumes au printemps.  

Des passages plus fréquents à moindre dose

  La qualité de répartition a d'ailleurs motivé l'achat, par la Cuma des Larrons, d'une première rampe en 2006. Les adhérents de la coopérative étaient notamment confrontés aux conditions sèches lors de l'arrachage des pommes de terre. Ils avaient en effet besoin de plus de précision qu'un canon et d'une meilleure répartition transversale pour réhumidifier la butte, casser la croûte de battance sans pour autant découvrir les tubercules dépourvus alors de fanes. « En appliquant la bonne dose au bon moment, ce mode d'irrigation a permis d'augmenter le débit de chantier et la qualité d'arrachage des pommes de terre, tout en sécurisant l'organisation de leur récolte et de leur stockage, constate l'exploitant. Pour garantir aussi le revenu, nous avons désormais intérêt à irriguer cette culture quel que soit son stade végétatif. » Les agriculteurs réalisent entre quatre et sept tours d'eau pour arroser ce tubercule selon les parcelles ou selon le type de production : les pommes de terre à chair ferme, de plus petit calibre, nécessitent moins d'eau, tandis que celles de consommation, poussant près d'un mois de plus, en demandent davantage. Le débit de chantier d'une rampe montée sur un enrouleur est néanmoins limité par des temps de manipulation plus longs. Une personne seule met environ 30 minutes pour changer de place l'enrouleur et son canon, tandis qu'elle aura besoin de 20 minutes supplémentaires pour manoeuvrer un ensemble rampe et enrouleur. « Lorsqu'il faut prendre la route, les choses se compliquent. Certes, le convoi fait 3,50 m de large et ne nécessite donc pas de voiture pilote, mais comme il inclut l'enrouleur et la rampe, tous deux traînés sur deux châssis à quatre roues attelés l'un derrière l'autre. La marche arrière est quasiment impossible et la circulation n'est pas toujours aisée », regrette l'agriculteur. Mais les adhérents n'ont pas le choix, 35 km séparent les deux parcelles de pommes de terre les plus éloignées.  

Les rampes pour les plus grands champs

  Face à une rampe de type hippodrome, le matériel de la Cuma reste néanmoins plus facile à déplacer d'une parcelle à l'autre. « L'utilisation des trois rampes dépend surtout du parcellaire et des cultures en place. Selon la longueur des champs, un enrouleur est adapté sur une rampe pour une année. Deux d'entre elles sont en priorité utilisées sur les parcelles d'oignons, les clients hollandais préférant ce mode d'irrigation. La troisième intervient dans les plus grandes parcelles de pommes de terre, d'environ 30 à 40 ha, où son utilisation est optimisée. Ponctuellement, elles interviennent en juillet pour faire lever les légumes », explique Pierre Lefèvre. Lorsqu'il s'agit de comparer l'équipement de la Cuma avec une rampe sur pivot, l'agriculteur clôt le débat d'emblée : « Chaque site possède son propre forage : un à Matigny (Somme), trois à Athies (Somme) et deux à Marteville (Aisne). Certains forages sont malheureusement limités à 80 m3/h et n'optimiseraient ainsi pas l'utilisation d'un pivot. Notre parcellaire non regroupé ne se prête pas non plus à ce mode d'irrigation. » Des pommes de terre produites à façon sont arrosées par des eaux de bassin quand elles se situent à proximité de l'usine de Bonduelle, à Estrées- Mons (Somme), et de celle de la sucrerie Saint Louis Sucre d'Eppeville (Somme). Chaque site de la Cuma mobilise une personne pour gérer chaque rampe. Une quatrième s'occupe de l'ensemble du matériel d'irrigation de la coopérative. Une liaison par GSM permet de visualiser des informations de débit, d'heure d'arrivée voire de déclencher l'irrigation à distance.  

Vicente López Periz (Sangarrén, Espagne) : « De l'inondation à l'irrigation raisonnée »

  L'eau est précieuse en France comme de l'autre côté des Pyrénées. Vicente López Periz, agriculteur à Sangarrén, d'où l'on distingue quelques pics de la chaîne montagneuse, a délaissé l'irrigation par inondation pour un pivot à modulation de dose. Ce changement plus que radical lui permet d'optimiser sa consommation d'eau et d'exploiter le potentiel maximal de ses sols.   Le survol de la province de Huesca indique d'emblée l'importance de l'irrigation dans cette zone relativement aride du nord de l'Espagne. Vicente López Periz, agriculteur à Sangarrén, convient d'ailleurs que ses 45 ha de cultures ne supporteraient pas les chaleurs de l'été sans apport d'eau. Ce producteur de blé, d'orge, de luzerne, de maïs et de ray-grass doit d'ailleurs l'ensemble de ses cultures aux barrages hydroélectriques de la région et aux nombreux affluents de la Cinca. Le bassin versant de cette rivière, prenant sa source sur les hauteurs des Pyrénées, arrose ainsi toute une région. Un vaste réseau de canaux conduit ensuite, plus localement, le liquide ô combien indispensable. « Ici comme ailleurs, l'irrigation est cependant contrôlée, explique l'agriculteur. Les prélèvements de l'eau du canal vers notre lac artificiel ne sont, par exemple, qu'autorisés certains jours de la semaine. » Le céréalier doit également respecter le quota d'eau attribué, chaque année, par hectare de culture. Autant de contraintes qui l'ont poussé à abandonner l'ancestrale irrigation par inondation. « Cette technique offre une trop faible efficacité au vu du volume d'eau utilisé, indique Vicente López Periz. Elle ne prend pas en compte l'hétérogénéité des sols et fait également l'impasse sur certains secteurs vallonnés des parcelles. » L'exploitant a donc décidé d'investir, l'année dernière, dans un pivot d'irrigation Valley 8120, à neuf travées, rayonnant sur 494 m et couvrant 43,6 ha. « Cet équipement offre tout d'abord l'avantage de s'affranchir des dénivelés et me permet ensuite d'irriguer l'intégralité de mon parcellaire », se félicite l'acquéreur. Les portions non arrosées par le pivot sont, elles, quadrillées, tous les 18 m sur 18 m, de conduites enterrées reliées à des cannes d'arrosage.  

L'eau apportée au bon endroit

  Le concessionnaire local Tecniriego Binefar a également équipé le pivot du système de gestion de l'application d'eau VRI de Valley. Le spécialiste américain de l'irrigation propose en effet d'adapter ce procédé de coupure de tronçons, réservé jusque-là aux distributeurs d'engrais et à quelques pulvérisateurs, sur ses matériels d'irrigation. « Avec ce dispositif, j'applique précisément un volume d'eau par secteur du pivot ou plus particulièrement par zone. » L'agriculteur établit tout d'abord une carte de préconisation similaire à celle d'un épandage de fertilisant. « Je m'appuie notamment sur les cartes de rendement réalisées durant la moisson que je superpose aux relevés de biomasses effectués, eux, à l'aide d'un drone. » L'expérience du terrain lui permet, en supplément, d'intégrer les capacités de rétention du sol à la carte d'irrigation finale. « Les zones les plus basses de la parcelle, à tendance argileuse, retiennent davantage d'eau que les limons et les sables des hauteurs, illustre-t-il. Seule la compilation des différents paramètres depuis le logiciel Valley demande un peu d'habitude », avoue Vicente López Periz. La prise en compte des analyses du terrain et de la culture semble cependant payante pour l'exploitation. L'agriculteur assure en effet réduire d'environ 15 % sa consommation en eau tout en irriguant davantage de surface. « L'apport de l'eau au bon endroit limite également les ruissellements et donc l'érosion des sols. Autant d'éléments qui ont permis, au final, d'améliorer le rendement de mes cultures.»  

Jean-Christophe Bouclet (Neuville-aux-Bois, Loiret) : « Les pivots constituent mon assurance récolte »

  Dans la Beauce, le grenier à blé de la France, l'eau est précieuse et son utilisation pour l'irrigation est sérieusement contrôlée. Pour valoriser au maximum le volume qui lui est attribué chaque année, Jean-Christophe Bouclet, agriculteur dans le Loiret, vient d'installer deux pivots garantissant des apports plus précis et moins énergivores que ses ensembles avec enrouleur et canon. Cet investissement conséquent est aussi la solution pour sécuriser le niveau de rendement de ses cultures de printemps.   «Sans irrigation, pas de récolte de pommes de terre ni de betteraves sucrières, précise Jean-Christophe Bouclet, agriculteur à Neuville-aux-Bois, dans le Loiret. L'eau joue un rôle primordial dans le bon fonctionnement de ma ferme, car elle est indispensable à la réussite de mes cultures de printemps. J'estime d'ailleurs que l'arrosage contribue à hauteur de 30 % à mon excédent brut d'exploitation. » Pour irriguer ses 110 ha de terres, cet exploitant est aujourd'hui autorisé à prélever au maximum 102 000 m3 d'eau dans la nappe phréatique de Beauce. « Ce volume tend à la baisse, car il s'élevait à 120 000 m3 lors du rachat de l'exploitation, en 2008. De surcroît, il varie chaque année en fonction d'un coefficient défini selon le niveau des précipitations hivernales. J'ai été limité, par exemple, à 70 000 m3 durant une campagne », confie le jeune agriculteur. Les quantités puisées sont contrôlées par des compteurs apposés obligatoirement sur les forages et sont soumises à des déclarations par les exploitants ainsi qu'à une redevance au mètre cube. Ces contraintes ne donnent pas d'autre choix que d'utiliser la ressource disponible dans les meilleures conditions. Avant d'investir cette année dans deux pivots, Jean-Christophe Bouclet arrosait exclusivement ses cultures avec deux ensembles enrouleur et canon de marque Irrifrance. Le premier dispose d'un tuyau de 120 mm de diamètre et de 620 m de long. Le second, plus petit, compte 360 m de tuyau de 90 mm de diamètre. « Ces équipements sont toujours utilisés sur 47 ha et pour les angles des parcelles non couverts par les pivots. Ils sont contraignants à l'utilisation, car ils demandent de la surveillance et imposent des déplacements réguliers, reconnaît-il. Le principe d'arrosage par canon manque aussi de précision, car la qualité de la répartition est très sensible au vent. De plus, l'eau projetée à 6-8 m de haut et 50 m de long s'évapore partiellement par forte chaleur et retombe violemment, au risque de créer une croûte de battance ou d'abîmer la culture en place. »  

Un investissement de 1 900 €/ha

  Les deux pivots, également fournis par Irrifrance, sont opérationnels depuis le printemps. Le premier mesure 400 m de long et rayonne sur 45 ha. Le second, de 210 m d'envergure, couvre 18 ha d'une parcelle d'une surface totale de 23 ha en cours de conversion à l'agriculture biologique. Leur alimentation a été facilitée par la présence d'un réseau enterré de 3 km de tuyaux de 160 mm de diamètre, au prix unitaire de 8 € le mètre. La mise en place de ce circuit d'eau a été réalisée par l'agriculteur à l'aide d'une minipelle achetée spécialement. « L'acquisition des pivots représente un coût de l'ordre de 1 900 €/ha pour les 63 ha concernés. Il s'agit du plus gros investissement en matériel jamais réalisé depuis 2008 », souligne Jean-Christophe Bouclet. Le parcellaire rectangulaire de l'exploitation correspondait pourtant pleinement à l'installation de rampes frontales, mais l'agriculteur n'a pas opté pour ces solutions en raison de leur complexité de mise en oeuvre. « J'ai retenu les pivots pour leur simplicité de conception et d'utilisation. En cas de problème et si, par exemple, ils ne s'arrêtent pas, ils vont simplement continuer à tourner en rond. Les rampes sont certainement plus confortables, car elles dispensent de déployer des enrouleurs pour arroser les zones non couvertes par les pivots. Elles sont en revanche plus chères et demandent davantage de technologie pour définir leur itinéraire dans la parcelle, notamment du guidage par GPS RTK, ainsi qu'un groupe électrogène embarqué pour la motricité, source de coût supplémentaire et d'éventuelle panne », remarque-t-il. Après une campagne d'irrigation, l'exploitant est emballé par son installation arrivée à point nommé. Aucune pluie n'est en effet tombée sur la région entre le 2 mai et le 15 août. La parcelle de luzerne a, par exemple, profité pleinement du plus petit des deux pivots. Grâce aux deux tours d'eau réalisés entre chaque récolte, trois coupes ont été effectuées pour un rendement total de 13 t de matière sèche par hectare. Le nouveau système d'arrosage a par ailleurs permis cette année de réaliser une double culture. Un sarrasin a ainsi été semé le 21 juillet, après une oeillette récoltée la veille, et battu en octobre.  

15 mm gagnés par tour d'eau

  Le gros avantage relevé par Jean- Christophe Bouclet est la meilleure valorisation de l'eau. En appliquant 25 mm par passage avec les pivots, il obtient le même résultat qu'avec 40 mm apportés avec les ensembles enrouleur et canon. « L'irrigation est effectuée par des buses situées à 1,80 m du sol et positionnées tous les 5 m environ. La faible hauteur de chute limite, d'une part, l'évaporation ; elle garantit, d'autre part, un arrosage en douceur avec une grande régularité de répartition, des critères difficiles à atteindre avec le canon. Il est ainsi facile d'appliquer 15 mm dès le semis pour donner un coup de fouet à la culture sans risquer de créer une croûte sur les zones limono-battantes de mes parcelles », apprécie-t-il. Cette souplesse a convaincu l'exploitant qui souhaite, à terme, développer de nouvelles cultures dans le cadre de son projet de conversion de la moitié de sa surface à l'agriculture biologique. Le gain en termes de confort de travail est un autre point important. Deux minutes de programmation suffisent pour lancer un apport de 30 mm avec le pivot de 400 m dans la parcelle de 45 ha. Cette opération dure 82 heures et demande uniquement un contrôle régulier. Avec l'enrouleur et le canon, pour la même surface, l'arrosage impose de décomposer la surface en cinq étapes de 24 heures. À cela s'ajoute un minimum d'une heure de main-d'oeuvre pour déplacer l'ensemble et dérouler le tuyau de la bobine. L'enrouleur et le canon sont aussi plus énergivores. Ils demandent en effet, selon la distance les séparant du forage, une pression minimale de 10 bars pour fonctionner correctement, alors que les pivots se contentent de 4 bars. Par conséquent, ils sollicitent davantage le groupe de pompage entraîné par un moteur électrique. L'exploitant trouve par ailleurs un autre atout aux pivots : « Ils servent de perchoir aux oiseaux et les rapaces s'y posent tranquillement pour chasser les rongeurs se baladant dans la culture », sourit-il. Ils attirent aussi les cervidés comme nous avons pu le constater lors du reportage, car un groupe de six chevreuils se prélassait à proximité ! Enfin, la principale crainte de Jean-Christophe Bouclet envers son installation reste le vol ou la dégradation. Les mètres de câbles électriques alimentant les moteurs d'entraînement des roues peuvent faire des envieux. Le recours à une assurance est donc incontournable. Elle coûte 300 €/an par pivot et couvre également les dégâts provoqués par la tempête.        

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