Visions d'Amérique

Visions d'Amérique

L'État du Minnesota est souvent considéré comme le berceau de l'agriculture de précision. Dès 1985, des chercheurs de l'université y font varier les apports d'amendements calciques au sein de parcelles. Aujourd'hui, les agriculteurs des grandes plaines utilisent très largement toutes les possibilités offertes par la géolocalisation, qu'il s'agisse du guidage ou de la modulation des doses d'intrants.

La route qui mène de Minneapolis à Granite Falls est un bon résumé de l'agriculture du Middle Ouest. Une route rectiligne, une campagne de moins en moins vallonnée en se déplaçant vers l'ouest. Des champs à perte de vue, enneigés en ce mois de décembre, attendent le printemps pour être semés soit de maïs, soit de soja. Seule exception à cet assolement binaire, une sucrerie locale mobilise 40 000 hectares. La rigueur du climat interdit les cultures d'hiver et de semer des blés de printemps n'aurait pas de sens économique. Tous les 60 ou 70 km se dresse une usine d'éthanol approvisionnée en maïs. À Clarfield, par exemple, 90 % du maïs est valorisé en éthanol. Ce débouché a permis aux cours de ne pas plonger davantage. L'incorporation dans le carburant est de 10 à 15 %. La taille des champs varie entre 15 et 240 hectares avec une moyenne de 25 hectares. Ce bon parcellaire ne signifie pas que la situation économique de l'agriculteur américain est forcément enviable : le prix des bonnes terres a explosé, passant de 7 000 à 21 000 $/ha ! Et redescend en ce moment vers les 17 000 à 20 000 $/ ha. De ce fait, beaucoup d'exploitants sont locataires mais les fermages ne durent souvent qu'un an et s'élèvent entre 500 et 1 000 $/ha. Une situation dangereuse et déficitaire quand le maïs se commercialise, comme cette année, entre 125 et 145 $/tonne ($3.50-$4.00/boisseau). Résultat : les ventes de matériel sur la région ont été divisées par trois cette année. Les Farmers pourront tenir un an ou deux sans investir beaucoup si nécessaire, car ils ont beaucoup acheté lors des bonnes campagnes précédentes.  

Un homme pour 700 à 800 hectares

  Les fermes visibles de la route s'identifient immédiatement par leurs imposantes cellules. Dans un souci d'autonomie, elles disposent, en effet, toutes d'installations de stockage, souvent pour une année. Les exploitations de 2 000 à 3 000 hectares ne sont pas rares, soit des capacités qui peuvent dépasser les 200 000 quintaux. Des silos surmontés de dômes ronds rappellent que la région a connu l'élevage. Les séchoirs sont systématiques, même si le climat quasi tropical de l'été conduit à récolter des maïs à 25 % d'humidité en début de saison, finissant à 16 %. L'agriculture des grandes plaines du Middle Ouest est donc industrielle, simplifiée et mécanisée au maximum. Il y a vingt ans, le ratio de productivité était de 300 ha/ homme. Il atteint aujourd'hui de 700 à 800 ha/homme. Soumis, comme leurs collègues d'outre-Atlantique aux fluctuations du marché, les Farmers doivent maintenir voire améliorer leur productivité, optimiser leurs frais de mécanisation et diminuer leurs coûts en intrants. L'agriculture de précision est une réponse adaptée à ces multiples défis.  

Un conseiller agricole devenu indispensable

  Français arrivé en 1973 aux États-Unis, il dispose depuis 2003 de sa propre structure de conseil agricole, Alain Bellicot a eu un parcours atypique. Originaire de Tournus (Saône-et-Loire), il passe un bac pro à Dijon et arrive aux États-Unis en 1973. Il y occupe les fonctions de chef de culture sur une ferme de 1 000 hectares pendant trois ans, travaille ensuite aux appros d'une coopérative pendant 17 ans, puis trois ans chez CNH dans le domaine de l'agriculture de précision (AFS Services). Il crée en 2002 sa propre société de conseil, Crop One Inc. (www.cropone.com), près de Granite Falls (Minnesota). Plus connu aujourd'hui sous le surnom de « Frenchie », qui se retrouve d'ailleurs sur sa carte de visite, il compte environ 300 clients, dont 130 à 150 très actifs. Alain Bellicot leur apporte essentiellement des conseils agronomiques, considérant que la mise en marché n'est pas de son ressort. Son principe est de mettre en résonance l'agronomie et la technologie. Ainsi, il souligne que le semoir de précision le plus sophistiqué ne pourra bien fonctionner que dans la mesure où les résidus de paille ou de maïs, par exemple, ont été correctement gérés. De même, les cartes de rendement, élaborées au moment de la récolte, ne peuvent être utilisées à bon escient que si elles sont croisées avec des mesures de la qualité des sols.  

L'analyse de la conductivité du sol

  Frenchie et ses collègues conseillers privés proposent des analyses de sol selon la technique du grid sampling : quadrillage à l'hectare des parcelles ou technique de production de zones basée sur la conductivité électrique. Le conductivimètre - Alain Bellicot utilise le système Veris - est tiré par un quad ou un véhicule 4 x 4 équipé d'un GPS. Cet échantillonnage systématique permet de produire une carte de la texture des sols, de la matière organique et de la résistivité, de déterminer de cinq à huit zones par parcelle, avec légende (du vert au rouge) indiquant la texture des sols, du plus sableux au plus argileux. Couplées avec les cartes de rendement et images satellites, ces couches d'informations permettront de zoner les parcelles en termes de potentiel et moduler les doses d'engrais, voire les quantités de semences. Les doses de semis constituent un sujet de plus en plus sensible pour les producteurs américains : leur prix a augmenté de 340 % entre 2003 et 2013... Le travail d'interprétation des cartes n'a rien d'automatique. La valeur ajoutée du conseiller tient dans le dialogue avec les clients, mettant en parallèle leur connaissance du terrain et les résultats chiffrés des différentes cartographies. Cette discussion aboutira à l'élaboration d'une carte de préconisation, qui se retrouvera sur la clé USB que l'agriculteur introduira dans le boîtier électronique pilotant le semoir, le pulvérisateur ou l'épandeur d'engrais.   Buesing AG : investir pour gagner   L'exploitation familiale Buesing AG, située à Granite Falls, cultive 2 500 hectares dédiés au soja et au maïs. Le guidage (trimble) est apparu en 1996 et, aujourd'hui, l'autoguidage de type RTK est présent sur toutes les machines. Sur les 2 500 hectares de l'exploitation Buesing AG, conduite par deux frères et leur neveu, les engrais NPK sont appliqués en localisé, à l'automne, avec un outil chisel de 12 mètres de large. Les dents de cet appareil, espacées de 30 cm, travaillent à 20-25 cm de profondeur. L'outil et le chariot d'engrais de 17 tonnes John Deere 1 910 sont tirés par un tracteur à chenilles Caterpillar de 600 chevaux. Les agriculteurs ont choisi une largeur limitée pour aller plus vite, à 9-10 km/h, afin de travailler 80 à 85 hectares par jour... Le temps presse en octobre, d'autant que les parcelles destinées à un deuxième maïs doivent être labourées à l'automne avant le gel. Les chantiers sont alors menés jour et nuit grâce, notamment, à l'autoguidage des machines avec correction RTK. Mais ils pressent aussi au printemps : tous les semis de maïs et de soja doivent être terminés entre le 1er et le 15 mai pour avoir des rendements optimums... Les apports d'engrais sont totalement modulés depuis dix ans en fonction des cartes de préconisation établies avec leur conseiller agricole, Alain Bellicot, après que la totalité des terres ait été passée au grid sampling et Veris (voir encadré). Au printemps, l'engrais liquide appliqué au moment du semis est également modulé. Interrogé sur les économies d'engrais, l'exploitant avoue ne pas être sûr de mettre moins d'unités mais vouloir être sûr de mettre suffisamment d'engrais là où c'est nécessaire.   La modulation du semis de maïs en réflexion Selon un raisonnement simple « Buy to Earn » (investir pour gagner), les exploitants n'hésitent pas à investir dans les dernières technologies et solutions afin d'optimiser au mieux le matériel, les terres et le rendement. Par exemple, les cinquante-quatre rangs de leur semoir John Deere DB99 viennent d'être équipés du système Precision Planting (eSet + chasse débris à réglage automatique et terrage pneumatique) pour un investissement de 1 500 euros par rang ! Ils pensent désormais au terrage hydraulique Delta Force qui pourrait leur faire gagner jusqu'à 8-10 q/ha de plus... Sûrs de la précision de leur semoir et forts de vingt ans de cartes de rendement, les exploitants envisagent de moduler leurs doses de semis de maïs. Les densités sont aujourd'hui de 80 000 à 96 000 grains par hectare mais, en éliminant les facteurs de pertes, 78 000 à 84 000 grains pourraient produire les mêmes rendements. Autre piste, le semis de variétés différentes au sein de mêmes parcelles en relation avec la texture des sols, la rétention des eaux, les rendements envisagés et la climatologie future.  

Gordon Farms : autour de la betterave

  Quatre générations se sont succédé dans l'entreprise Gordon Farms, exploitant aujourd'hui 2 500 hectares. Outre la rotation traditionnelle maïs-soja, cette structure compte 500 hectares de betteraves sucrières ainsi que 80 hectares de luzerne, destinée à deux grands élevages laitiers locaux de 6 000 et 4 000 vaches.   L'autoguidage a déjà dix ans dans l'exploitation Gordon Farms. Aujourd'hui tous les matériels, des semoirs aux pulvérisateurs et aux matériels d'arrachage de betteraves en sont équipés. La betterave, culture hautement rentable, dicte son rythme dans cette ferme de 2 500 hectares qui emploie 16 personnes. Toutes les cultures sont ainsi implantées avec un interrang de 50 cm. Les doses de maïs varient de 70 000 à 90 000 graines par hectare. Elles augmentent en terres légères pour combattre les adventices et diminuent en terres profondes. À la différence du maïs, les doses en betteraves sucrières ne sont pas modulées. Elles sont semées à 140 000 graines par hectare, à 10-11 cm d'écartement sur la ligne, produisant de petites racines qui rendent 75 t/ha à 17,5 % de sucre. Grâce aux OGM, l'augmentation des rendements en betteraves a été constante, passant de 50 à 75 tonnes en dix ans. « Maintenant nous en produisons aussi vite et aussi simplement que du soja », constate Brian, un des six associés de l'exploitation. Les semences sont 100 % OGM, résistantes au Roundup et à la rhizomanie. Si leur coût est conséquent (425 $ de l'hectare), ce poste phytosanitaire a, lui, drastiquement diminué. Ceci encourage les exploitants à ramener la rotation à deux-trois ans. Les terres de betteraves sur maïs sont labourées à l'automne pour pouvoir y entrer plus vite. À mi-avril, la course pour les semis peut commencer. Les betteraves sont prioritaires. Deux semoirs de vingt-quatre rangs tournent à 5 km/h durant quatre jours. Il faut ensuite dix jours pour implanter le maïs et le soja, les semoirs tournant à 8 km/h. Gordon Farms dispose aujourd'hui d'une dizaine d'années de cartographies de rendement, de cultures en végétation et d'analyses de sol. L'adaptation des conditions de travaux à chaque parcelle est entrée dans la culture d'entreprise et est partagée par tous. Depuis quatre ans, les six associés utilisent Mobile Farm, une cartographie des parcelles disponible sur tablette ou sur smartphone. Ce service leur permet de surveiller en temps réel toute leur exploitation, de partager leurs données et de les enrichir en tous lieux : au bureau, dans le tracteur ou encore dans les champs...  

ChristopherSons Farms : parcours d'un agriculteur pressé

  Ryan est chef de l'exploitation ChristopherSons Farms, qui compte 3 000 hectares consacrés au soja et maïs. L'autoguidage est apparu en 2001 et il possède maintenant sept systèmes RTK Reickart qu'il a lui-même modifiés pour accepter la boule John Deere.   Ancien pilote de chasse dans l'aviation américaine en Irak, Ryan est un homme pressé. Le guidage automatique avec correction RTK l'aide à aller plus vite. Il fait partie de la cinquième génération, sur cette ferme de 3 000 hectares, en propriété consacrés au soja et au maïs. Avec ses trois salariés et deux semoirs John Deere DB80 de quarante-huit rangs tournant à 8-9 km/h, il sème 500 hectares par jour, soit 18 hectares par heure et par machine, en comptant le temps de remplissage. À la moisson, deux machines Claas Lexion 760, équipées d'un cueilleur de 16 rangs ou d'une plate-forme de coupe de 11,80 mètres d'envergure, récoltent 250 tonnes par heure. Et Ryan, depuis sa tablette iPad dans sa cabine, surveille le remplissage de ses cellules de 260 000 quintaux et le fonctionnement de son séchoir. Toutes les parcelles de l'exploitation sont quadrillées par des analyse de sols tous les quatre ans. Grâce à cette pratique, les apports d'engrais localisés ont diminué d'un tiers sans influence notable sur les rendements. L'exploitant souligne l'évolution des coûts en matière de semences : « De 60 à 100 $ de l'hectare en 1993 contre 250 à 400 $ en 2013. » Il est vrai que les semenciers ont superposé les strates de résistance autour des semences de maïs OGM quand, dans bien des cas, la résistance au Roundup Ready et celle à la pyrale suffiraient à l'agriculteur... Il s'agit donc d'un poste important qui motive les tentatives de modulation des doses de semis, de 95 000 à 110 000 graines par hectare. Mais la modulation n'est pas une science exacte. Cette année, les prévisions ont été bousculées par les conditions météo. Il est en effet tombé 600 mm d'eau au mois de juin, soit la précipitation de toute une année normale.  

25 quintaux gagnés grâce au drainage

  Une grande partie des surfaces de l'exploitation ChristopherSons Farms est constituée de terres lourdes, voire marécageuses. Ryan a drainé luimême (pattern tile) 1 600 hectares de son exploitation en trois ans, augmentant en moyenne ses rendements de 25 quintaux. Jusqu'à présent, la modulation n'était pas à l'ordre du jour pour le soja. Mais des fertilisations et des densités élevées ont conduit dernièrement à des problèmes de sclerotinia, ce qui conduira sans doute à semer moins dru dans certaines zones. L'exploitant estime que cette année a été mauvaise pour son entreprise. Il visait les 140 quintaux en maïs, et n'en a récolté que 113, tandis que les prix étaient divisés par 2,5. Après onze ans de maïs sur maïs sur une grande partie de l'exploitation, il compte bien rééquilibrer au profit du soja et diminuer ainsi son poste fumure. S'il le faut, il jouera aussi sur la longévité de son matériel, avec un rythme de remplacement tous les quatre à cinq ans au lieu de deux. Son atelier chauffé de 1 500 m2 lui confère une grande autonomie : sur ses semoirs, il a remplacé 1 200 roulements en cinq ans...    

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